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FICTION

Kiki

Quelle fière allure il a lorsque je l’aperçois se dandiner dans la rue. Une longue chevelure et une pilosité à n’en plus finir, il est vêtu d’un petit pull de nöel bleu marine. Du 100 % cachemire. Sans mâcher mes mots, il en a de l’argent. Oh que oui, il en a. Ses oreilles pointues et son crâne bossu lui donnent un air bête. Mais il ne l’est pas totalement … 

 

Tous les mardi soirs il va dans son institut de beauté préféré, en face de la Tour Eiffel. Il se fait chouchouter par trois bonnes femmes complètement crocs. Il a du succès avec les femmes, mais celle qu’il aime s’appelle Thérèse. Le mercredi c’est jour de sport pour Kylian. Oui, il s’appelle Kylian et il a été jugé toute sa vie pour ce prénom. 

 

Son entourage le surnomme Kiki, un surnom sans âme et dénué de sens. Kiki ne sait jamais vraiment où il va lorsqu’il se promène aux côtés de Thérèse. Lorsqu’il déambule dans les rues du 16ème, il se la joue comme si les habitants de Passy l’avaient nommé shérif du quartier. Il ne devrait pas, il est si petit de taille. C’est ce qui le rend si aigri, je n’oserai pas m’en approcher. 

 

Cette fameuse Thérèse qui l’accompagne est plus âgée que lui. Pour tout vous dire, c’est sa maîtresse. Kiki, celui qui n’était ni attirant ni virile, avait une maîtresse. Sachez qu’il lui obéit au doigt et à l'œil, malgré le fait qu’il mène la cadence en marchant toujours devant elle, la tête haute. A se demander qui tient réellement la culotte ? Et puis lorsqu’elle le regarde avec des yeux remplis d’amour, il lève la queue et l’agite de gauche à droite afin de lui montrer la joie qu’il éprouve en sa présence. Les chihuahuas sont réputés pour être fidèles à leur maîtresse, mais Kiki est de loin le mâle expert en la matière.

La petite métisse à la caméra

Elle était là. Elle se tenait debout, une caméra à la main, en train de filmer cette rue vide. Sa longue chevelure noire et bouclée lui arrivait jusqu’aux fesses. Le vent s’amusait à faire valser ses cheveux, mèche par mèche. La jeune fille maigrichonne ne cessait de remettre ses cheveux en place tout en continuant à filmer ce qui l'intéressait. 

 

Plus je me rapprochais d’elle, plus j’énumérais chaque petit détail de son visage : son trait de liner noir mal tracé, son mascara coulant sous ses yeux. Je n’avais jamais remarqué que certaines personnes avaient une tête en forme d'œuf, c’était le cas de cette fillette. Son mignon nez en trompette faisait penser aux bébés des îles. D’un teint à la fois pâle et caramel, son métissage était marqué sur son front. Ses sourcils étaient si fins que l’on pouvait douter de leur existence. Ses joues, quant à elles, étaient bien rondes, impossible de louper toute cette chaire dodue. Sans doute la partie la plus charnue de son corps. Sa lèvre supérieure était plus fine que sa lèvre inférieure. Elle souriait seule, l’air amusée de tout et de rien. Son écart entre les dents du bas lui donnait presque un air bête. Pourtant, son regard était dur voire sûr de lui, sûr de ce qu’il voyait. 

 

Toujours en train de filmer une rue déserte, elle changeait de posture afin de diversifier ses angles. C’est à ce moment précis que mes yeux se sont attardés sur sa tenue vestimentaire. Elle portait un legging galaxie avec des uggs marrons tout droit sortis d’une photo tumblr aesthetic. Son haut était un t-shirt blanc basique imprimé d’une grande croix chrétienne noire. Dix bracelets de différentes couleurs se tenaient sur ses deux poignets, ils remontaient presque jusqu’à son épaule. Cela paraissait lourd pour ses tout petits bras, tout comme son énorme sac à dos posé par terre à côté de son trépied, il faisait la moitié de sa taille. Oui, elle n’était pas bien grande. J’avais presque peur que le vent l’emporte ce jour-là. 

 

Une fois le vent calmé, elle rangea son matériel et sa caméra, tout en mettant ses cheveux bouclés sur le côté. Comme un tic, elle le faisait toutes les cinq minutes, ça en devenait limite agaçant. Fuyant le regard des premiers passants, elle enfila son énorme sac à dos Roxy. Puis, elle se mit à observer ses pieds tout en accélérant la cadence pour quitter cette ruelle qui commençait à vivre. 

Eux

Je me sens vide sans eux. Ce vide intersidéral tu vois, c’est exactement ça. Avoir cette impression de ne pas exister, d’être conçue uniquement pour penser. Alors tu penses à tout et n’importe quoi quand tu es seul. Tu te poses parfois des questions aussi profondes que stupides. Vite que le temps passe pour être avec eux. Se retrouver en tant qu’être humain. Parfois je me demande si j’en suis encore un. Car nombreux sont ceux qui réduisaient la taille de mon cœur à néant. Jusqu’à ce qu’il s’éteigne. Semblable aux étoiles qu’on regardait ensemble autrefois. Ces boules de lumières qui paraissent à la fois si minuscules mais si majestueuses. C’est à partir du moment où tu lis ces métaphores que tu prends conscience de ne plus être la même personne. On t’a détruit, en silence. Se taire et rire nous font penser que c’est la bonne solution. Mais c’est en toi que ça se passe. Il y a ces blessures qui ne pourront jamais guérir. Quand tu es seul, le passé refait surface. C’est pourquoi leur présence est devenue indispensable. Essentielle aux battements de notre cœur, qui revit peu à peu.

Diaboliquement moi, pour la première fois

J’étais enfin moi. Pour tout vous dire, le jour où j’ai su qui j’étais remonte il y a une dizaine d’années. Durant toute mon enfance, j’adorais observer, écrire, jouer des rôles, faire rire, imaginer, créer. M’échapper de la réalité quoi. Le seul souci, c’était ma timidité. La simple idée de demander du pain à la boulangère me donnait des crises d’angoisse. Mon père me le reprochait souvent d’ailleurs, en prétendant que je n’allais arriver à rien dans la vie si je ne vainquais pas cette timidité. Ma mère a donc décidé de m’inscrire au théâtre lorsque j’avais dix ans. Vous imaginez ? Moi, Inez, le petit bout de chou aux grosses joues sur scène, devant de vrais spectateurs.

 

Au fil des cours de théâtre, l’enseignante m’a donné le rôle principal de la pièce pour la jouer devant toute la ville. Comment était-ce possible ? Alors oui, j’avais cette facilité à entrer dans la peau d’un personnage jusqu’à m’en imprégner au détail près. Mais de là à me demander de monter sur scène avec le rôle principal… Ma mère m’avait lâché cette phrase, qui pour elle allait tout résoudre en un claquement de doigt : “Pas de panique ma chérie". MerciMaman, ça va beaucoup mieux ! Evidemment que non, ça n’allait toujours pas. Je n’avais jamais fait de scène auparavant où je devais m’exprimer en public. Mais vous savez quoi, c’était excitant. Excitant de se challenger à dix ans et de prouver à Papa que j’allais vaincre ma timidité comme poison de ma vie.

 

Ce rôle, je l’ai répété maintes et maintes fois jusqu’au jour J, le jour de la pièce. Je m’en rappelle comme si c’était hier. J’étais dans les loges, en train de me faire maquiller. Je sentais le crayon de liner se déplacer sur ma peau, l’odeur chimique de la laque à paillettes éparpillée sur mes cheveux, mon cœur battre la chamade. “C’est l’heure Inez, enfile tes cornes !” me cria l’enseignante, fière de voir l'œuvre de sa vie se réaliser. Les neuf coups de bâton rapides retentissaient dans la salle. Les trois derniers coups beaucoup plus lents et fatals ont failli faire arrêter mon cœur. Le rideau s'ouvrit. Je m’avançai sur scène sous le feu des projecteurs réchauffant ma peau. Mes mains étaient moites et ma gorge soudainement devenue sèche alors que je m’étais hydratée cinq minutes auparavant. Au moment de prononcer ma première réplique, ma voix s'était figée. Impossible de sortir le moindre son de ma bouche. Mes yeux, quant à eux, étaient fixés à l’horizon, fuyant les visages sombres des spectateurs. On me souffla alors la première phrase du script : “Bonsoir misérables !”. J’ai alors repris mot pour mot la réplique et me suis lancée dans la pièce de théâtre. Les visages du public se dessinaient peu à peu et me paraissaient davantage familiers et rassurants. C’était devenu naturel, je prenais plaisir à jouer sur scène ce personnage diabolique. Finalement en y repensant, ce n’était pas seulement la première fois où je montais sur scène mais aussi celle où je vainquais ma timidité. J’étais enfin moi.

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Souffrir pour être belle

Les plus grands créateurs vous diront qu’il faut souffrir pour être belle, et être belle pour faire souffrir. Et quand toi tu me vois, tu penses qu’il faut être belle pour autant souffrir. La souffrance est propre à chacun. Je bois tes mots quand tu me mens. Mais la vérité c’est que, mon cœur, est le plus grand des menteurs. Alors je caresse mes erreurs. En pensant qu’elles me mèneront au bonheur. Si quelque part, existe une vérité. J’aimerais donc que tu me dises à quel point je suis laide. Dénuée de toute beauté. Pour ne plus souffrir.

Liberté ?

Et si tout ce que l’on s’était imaginé sur notre monde était faux ? Je sens ailleurs comme une autre réalité qui m’entoure. Je me sens privée d’une liberté qui existe autre part. Au fond, nous sommes des pions. Comment faire ? Je veux sortir. Je veux marcher, courir, sentir la terre, comprendre le sens de la vie. Je suis née dans une ère où les talibans nous ont déjà tout pris. Maman me disait qu’avant la liberté pouvait être vécue. J’ai l’impression qu’on ne parlait jamais du même monde. Je me sens coincée dans un endroit impossible à échapper.

Le plus beau des tableaux


Je pense que chaque être est unique. À toi de trouver celui qui te le fera comprendre. Et si on écrivait notre propre destin ? Je n’ai pas envie qu’on décide à ma place. Je veux le choix d’avoir le choix. J’aimerais être dans ta tête pour lire tes pensées. Les unes après les autres. S’échappant comme les notes d’un piano. Comprendre tes silences qui nous séparent. Réparer ce qu’on t’a cassé. Te rendre ce qu’on t’a volé. Afin que je puisse te retrouver. Et effacer le temps où je t’ai cherché.J’entends ta voix, murmure par murmure. La nuit je te vois. Lorsque j’effleure ton corps tu disparais aussitôt. Tu es mon inaccessible dont je rêve la nuit. Le seul fantôme qui hante mes pensées. Tu n’as aucune idée de ce que ça engendre en moi. Fortes sont les conséquences de ta présence. Je t’inviterais volontiers à quitter mon esprit s’il n’était pas déjà trop tard. Mais tu es là maintenant et pour toujours. J’étais le plus beau des tableaux. Mais ça on ne le saura qu’à la fin.

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© 2023 par Inez Jean-Baptiste. 

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